Notre bon curé Charles laissait à sa sœur la gestion de la cure et confiait à Antoine Falzon, un bien brave homme, la lourde charge de s'occuper de l'église et surtout de sonner la cloche pour que ses ouailles se souviennent de leurs devoirs spirituels. Tout allait ainsi Bellacal (1).
Le Très Haut, un jour rappela auprès de lui Charles. L'abbé Taormina vint à Guelma en remplacement, jusqu'à ce qu'arrive le Chanoine Cutajar, Maltais d'origine et sachant parler flouss (2) à tous, même aux plus avares jusqu'à les faire céder. Grâce aux dons spontanés et suggérés, l'église fit ainsi peau neuve, les peintures refaites, les ornements sacerdotaux renouvelés et la salle Sainte Monique construite. Falzon étant devenu trop vieux, il prit à son service un compatriote nommé Antoine et surnommé par tous Tchopa.
Garçon costaud, trapu, mat, très fruste s'occupant ordinairement d'un élevage de porc et accomplissant scrupuleusement toutes les tâches qui lui étaient confiées.
Antoine dit " La calbote " (3), car il en administrait une à tous jeunes paroissiens qu'il surprenait à tirer sur les cordes de la cloche, était plus douloureuse que la pichenette de son prédécesseur. De plus rien ne pouvait le corrompre, sobre, chaste, honnête, bref, un sacristain idéal. Ceux qui l'ont connu savaient qu'il était aussi très simple ...
La coutume religieuse voulait que pour les rogations, les fidèles précédés du prêtre portant l'ostensoir protégé par un baldaquin tenu par 4 personnes fassent le tour d'une partie de la ville. Le curé Charles, malgré son grand âge et ses rhumatismes ne rechignait pas et, comme pour les enterrements faisait la route à pied. Quel mérite !
Avec le Chanoine Cutajar, la guerre d'Algérie ayant déjà commencé, et ce fut différent.
Les processions étant déconseillées, les rogations eurent lieu autour et à l'intérieur de l'église. Le baldaquin remplacé par un parasol bordé de franges portées par Tchopa qui avait mission de suivre pas à pas notre prêtre et de l'abriter jusqu'au bout du périple.
Au moment convenu, le cortège s'ébranla, Chanoine en tête, revêtu de la chasuble portant avec dévotion l'ostensoir suivi de Tchopa habillé en enfant de chœur selon l'ancienne liturgie, c'est à dire en robe rouge et surplis blanc avec dentelles lui arrivant à mi-mollet. Par ordre, les enfants, les femmes puis les hommes suivirent et chantèrent louanges, récitèrent psaumes, litanies et prières.
Tout se passa bien les premiers tours. Le parasol bien tenu couvrait le serviteur de Dieu, mais la fatigue dans les bras du sacristain commença a se faire sentir. Courageux il n'en fit rien paraître et continua stoïquement jusqu'à ce que le cortège sur la fin pénètre dans l'église et processionne dans les allées, les chaises étaient déjà occupées par des guelmois tous connus de Tchopa très fier de sa charge et de ses beaux habits.
Un petit sourire par ci, par là, à ce qu'il croyait de l'amitié qui était en fait de la moquerie, ajouté à l'ankylose de ses muscles, eurent tôt fait de le distraire, regardant sur les côtés, ralentissant sa marche, laissant la hampe du parasol se pencher plus que de raison, les franges de celui-ci balayèrent la tête de prêtre qui, recueilli dans ses prières, semblait ne rien sentir.
Mais le chatouillement du crâne reprit, Tchopa ne cessant de regarder ceux qui souriaient de plus belle de sa maladresse abandonna toute attention, sourit à son tour et les franges de chatouiller largement la tête et le cou du Chanoine dont on voyait maintenant les signes manifestes d'énervement
Il eut beau secouer la tête sur les côtés pour rappeler à l'ordre son sacristain, rien n'y fit. Alors, furieux, d'une colère trop longtemps contenue malgré son chargement sacré, il se retourna et d'un ordre bref le fit rentrer tout penaud dans le droit chemin. Nous eûmes ce jour là un divertissement inespéré et très largement commenté.
EPILOGUE:
Notre Chanoine partit à Constantine où il fut nommé Archiprêtre. Il participa avec Monseigneur Mizzi de Bône, en 1960, à un pèlerinage à Malte.
Replié en métropole, il termina ses jours le 19 mars 1992 à l'âge de 94 ans comme aumônier d'une école religieuse.
Tchopa, son fidèle sacristain est resté à Guelma où l'église est devenue mosquée et, pour l'amour d'une autochtone abandonna ses cochons, abjura la religion de ses pères et l'épousa.
Mektoub (4) !