Oued-Maïz, le 30 novembre 1863.
"Mon cher frère,
Je tarde beaucoup à répondre à ta lettre du 20 octobre quoiqu'elle m'ait fait beaucoup de plaisir. Je croyais tout bonnement que tu étais fâché contre moi quelques mésententes ou quelques pensées mal exprimées dans mes lettre je vois avec plaisir qu 'il n 'en est rien. Je te remercie de tes conseils que je trouve très justes et ne manquerai pas de les suivre comme tu le dis à l'occasion favorable qui, peut-être à venir pour les causes que tu connais et que cadet ne pouvait prévoir l'an dernier quand il faisait reculer ma vente. Si, comme tu le dis, il était possible que cette vente se fasse, la grosse à l'un ou l'autre des notaires par l'entreprise de jules, je te prie de lui en parler dans tes lettres. Pour moi, il serait plus avantageux de vendre que d'attendre, car ici, je peux le dire sans vanterie, tous les gens j'occupe ou avec lesquels je fais des affaires ont grande confiance en moi. Et cela, il faut toujours l'argent à la main, tout le monde est pauvre, maréchaux charrons, épiciers, tout le monde a besoin de l'argent comptant ; si vous prenez un domestique ou un manœuvre quelconque il entre chez vous sans soulier, ni pantalon êtes obligés de payer chaque samedi et tout le monde est dans l'état le plus précaire ; les quelques personnes riches préfèrent se faire payer pour placer l'argent à gros intérêts, tu croiras peut-être que je te mens quand je dis que les médecins demandent le prix de leur visite avant de sortir de la maison ; que le pharmacien refuse les médicaments à crédit aux personnes très solvables et bien connues ; que Monsieur le curé que tu connais par une lettre que je l'ai prié de t'écrire l'an dernier, s'est présenté l'autre jour chez une veuve, mère de famille, le lendemain de l'enterrement du mari. Comme elle n'avait point d'argent, il se paya de trente francs qui lui était dus, en prenant pour au moins une valeur double en mobilier. Triste tableau de notre pauvre colonie qui pourrait produire de quoi nous faire la fortune si on ne lui refusait pas les avances.Quant à nous, nous allons à notre petit train, quelques légères indispositions à l'un ou à l'autre depuis la fin des chaleurs, cela n'a pas de gravité, nos labours à moitié faits. J'ai deux charrues françaises cette année et un bédouin qui fouille par-ci, par-là, à travers la propriété. Avec tout cela, je n 'ai pu jusqu'à aujourd'hui joindre les deux bouts, je doute fort qu'en France j'aurai mieux fait mes affaires agriculture, il faut plus qu'un homme seul pour soutenir une famille. Je suis ici il faut que je m'y cramponne, si à la fin je ne puis y vivre dans cette propriété, une des belles des environs de Guelma, jouissant de toutes sortes d'avantages sous tous rapports, de la position, de la salubrité, de la facilité d'exploitation, je louerai et dans une ville soit Guelma ou Bône pour y gagner ma vie par le travail de mes bras ou quelque petit commerce. De cette manière, je conserverai au moins la propriété à ma famille, mais c'est de l'argent, toujours de l'argent ; j'ai acheté l'autre jour 3 hectares et demi, 350 francs, je ne pouvais laisser cela à un autre qui aurait pu demander beaucoup pour l'intérêt à 10% payable par trimestre d'avance...".
300905