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Jean-Marc LAVIE
![]() POUR L'HONNEUR
Préface du livre par Marcel BIGEARD, Général de Corps d'Armée Député de Toul
Le récit de Jean-Marc plein de fraîcheur, de jeunesse mérite d'être lu par notre jeunesse de FRANCE. Jean-Marc, dès l'âge de 16 ans a recherché le risque, l'impossible. Gâté par les Dieux, il avait tout pour mener la vie de fils de riches colons qui avaient œuvré durement depuis 4 générations sur cette terre d'Algérie. Jean-Marc à 17 ans tenait à suivre les 'professionnels" parachutistes en opération dans le djebel afin de se mesurer avec lui-même et montrer à ceux de la Métropole, que certains pieds noirs étaient capables d'en découdre. A 20 ans, son expérience de pilote le voit effectuer son service militaire dans l'aviation légère de l'Armée de terre. En pleine jeunesse son appareil s'écrase dans le djebel algérien... pour Jean-Marc, une nouvelle vie commence, il lui faut survivre, réapprendre à marcher à se servir de ses mains. Calvaire qui durera 20 années, ce qui n'empêche pas Jean-Marc de continuer à piloter et d'être capable d'écrire ce beau et simple récit. INTRODUCTIONMERCI Jean Marc pour cette belle leçon et tu sais combien je suis fier de toi BRIEFING DU COMMANDANT D'ESCADRILLE LE CAPITAINE POUPARD L'officier de service en salie d'opération survint alors et convoqua tous les pilotes : les prévisions pour les vols du lendemain venaient d'arriver. Grognant contre ces fichus officiers opérationnels qui ne nous laissent jamais bien longtemps la paix, nous nous dirigeons et nous nous installons tous. face aux cartes de service étalées au bord du tableau où sont inscrits tous les détails nécessaires. Le capitaine Poupard pénètre dans la salle OPS. Tous les pilotes se mirent au garde-à-vous. Nous avions du respect pour ce capitaine qui nous demandait d'être toujours à la hauteur de l'insigne de notre escadrille : un méchant corbeau prêt à tout démolir à l'aide d'une massue. Il répondit à notre salut, ôta son béret bleu. Tout le monde s'assit. 11 feuillets quelques pages du dossier qu'il venait de poser sur la table, leva les yeux, se frotta la moustache, et dit :
"Le bilan des cinq derniers jours se montre intéressant. Nous y sommes pour quelque chose. Je viens de voir le capitaine X qui m'a donné les résultats obtenus . Le bilan général des pertes subies par les Fellaghas est de 22 hors-la-loi au tapis. Nous avons pu récupérer des fusils Stati, 4 mitraillettes tchécoslovaques de calibre 8 millimètres, ce qui est étonnant, c'est qu'elles marchent encore très bien, bien qu'elles disparaissent sous la rouille. D'après l'être au sol, nous garderons celle qui est dans le meilleur état. Une dizaine de grenades défensives ont été également ramassées. Il semble que ce soit celles qu'ils avaient prises aux soldats du camion démoli en TS 28. Je vous rappelle que ce camion se rendait de Philippeville à Constantine, qu'il avait été arrêté par un arbre abattu en travers de la route. Les occupants du camion, croyant que le vent était la cause de sa chute, s'étaient misa découvert pour libérer le passage. Un massacre général avait suivi. Il n'était resté que des cadavres affreusement mutilés et nus entourant les restes calcinés du véhicule en question. Toutes les armes et effets militaires avaient été enlevés ". Oui, le bilan final de cette opération se révélait intéressant. En plus de la panoplie habituelle des fusils et des revolvers, des mitraillettes tchécoslovaques, une compagnie du 4e étranger de chasseurs parachutistes avait mis la main sur une mitrailleuse MG 42 à tir rapide, que les Allemands employaient en 1942. Ce qui nous montrait une fois encore que la France avait beaucoup d'amis pour bien armer ses ennemis. Demain matin, poursuivit notre capitaine, Dobliki effectuera une ouverture de route pour un convoi sur Constantine. Lavie, tu iras à Philippeville avec comme passager un militaire du génie qui regagne la Métropole. Les autres pourront descendre à Batna, à part un pilote d'alerte. Vous n'avez qu'à vous arranger pour le désigner. Le Briefing terminé, je m'apprêtais à sortir avec les autres pilotes, quand le capitaine Poupard me fit signe de rester. Tout le monde est sorti, il me demande si je me sentais à l'aise au cours des vols opérationnels pour lesquels je n'avais pas été prévu en tant que pilote appelé. " Oui, mon capitaine, cela va très bien ". " Je sais que tu as une certaine expérience d e l'aviation en tant que pilote civil et que tu veux casser du Fel. Mais fais attention dans ce bled mal pavé ".il me dit encore : " Tu peux aider sans voler trop bas. Ton observateur voit aussi bien le terrain lorsque tu le survoles depuis une dizaine de mètre plus haut qu'en rase-mottes intégral...il s'arrête de parler, mais suivant sa pensée, je me dis : "A moins que la situation du terrain et la faculté que les salopards montrent pour se planquer... ne t'oblige... à aller voir de très près... pour aider l'être au sol et lui éviter de se faire démolir... " Mais une fois qu'on est sorti de l'action, on peut se dire : "Mon Dieu, j'ai encore vécu des heures bien mouvementées. Certes, il y a une cause à défendre, on est là pour ça. Mais notre problème s'en trouve-t-il mieux!... ".Car si nous cassons du Fel, sans nous plaindre des risques que les opérations de tous les jours comportent, par contre nous râlons pour le peu de confort de nos toiles de tente sur le terrain de Batna en comparaison de la demeure de seigneur que de Gaulle offre à Ben Bella ainsi qu'aux autres prisonniers fellagha. Enfin, nous sommes des soldats pilotes. Faisons donc notre métier. LES RÉFLEXIONS DU PILOTE Oui, les opérations valables et payantes sont rares et " l'Arabe " doit se rendre compte de cela car, chaque jour voit grossir le rang des terroristes, qui commencent à savoir se battre ou se dissimuler dans un maquis. Ils se réservent pour l'attentat qu'ils jugent payant de par le matériel détruit, le nombre de personnes descendues ou simplement le nom de cette personne qui les gêne. Je vis avec mes compagnons de combat la partie active du problème. Il en est une autre encore bien cachée mais qui n'en est pas moins active, car si notre travail est de découvrir l'Arabe terroriste, pour permettre à nos amis soldats au sol de le détruire avant que ce ne soit lui qui le fasse, la lutte non officielle consiste à faire comprendre à ceux qui ne sont pas encore mouillés, comme anti-français, que leur intérêt est de ne pas le faire s'ils ne veulent pas se faire marquer d'un côté ou de l'autre. Qu'ils restent neutres et laissent l'armée française régler le problème. VOL DE LIAISON SUR PHILIPPEVILLE A sept heures du matin, le soldat venu me réveiller n'entend pas comme d'habitude le concert que déclenche le pilote de service. Comme pilote de liaison, je suis le seul d'alerte... et bon copain, je suis discret. Il en semble étonné. J'ai juste le courage de me traîner jusqu'à l'eau glacée dont je m'asperge et qui m'aide à chasser toute idée de replonger dans mon lit. Le ronronnement du moteur de l'avion avec lequel je vais décoller et que l'on fait chauffer ne réveille personne. Je me dirige vers le bar, j'y attends mon passager, un capitaine. Peu après, je me retrouve en l'air, sur le Piper. Quand j'ai atteint le bon niveau de vol, c'est-à-dire 900 mètres, je laisse les commandes à ce passager qui me le demande, car il se déplace souvent de cette façon et commence à savoir tenir un manche. J'en profite pour lire une lettre que je viens de recevoir d'un ami de Paris. Curieuse lettre ! Il me dit qu'en France, la guerre d'Algérie est considérée comme réglée car les troupes françaises ne trouvent plus guère de terroristes et qu'elles n'ont plus à nettoyer que les rares tueurs opérant en ville, qu'enfin, les terroristes avaient compris qu'aucun espoir de gagner la partie ne leur était plus permis. La lecture de cette lettre me laissa tellement étonné que je faillis oublier de regarder si le capitaine se dirigeait bien. Un rapide coup d'œil au compas et je peux me rendre compte qu'il se trompe de 30" et se dirige froidement vers la Sardaigne. Je le lui signale à la radio. - " Vous avez comme point de repère pour tenir le cap une montagne à vos cinq heures ". Il répond par l'affirmative, dérape de la direction voulue. Quand j'atterris à Philippeville, la pluie arrosait le terrain. Rendu au bureau des opérations, j'apprends que je dois conduire de toute urgence un lieutenant parachutiste à Telergma. LE VOL SUR TELERGMA : Je passe à la météo pour savoir les dernières conditions valables en direction du terrain que je devais maintenant rejoindre. Ils m'apprirent que loin de s'arranger, les vols dans cette direction devenaient de plus en plus hasardeux, surtout avec un avion aussi mal équipé que le Piper. Je fis part de ces nouvelles au lieutenant. - " Nous avons peu de chances de passer, mon lieutenant, mais comme vous devez d'urgence rejoindre Telergma, nous allons essayer de nous faufiler ". Philippeville Air-port, de Piper Papa-Bravo, autorisation de pénétrer et m'aligner pour un décollage à destination de Telergma ". " Piper Papa-Bravo, vous pouvez pénétrer et vous aligner. Vous signalons les conditions météo extrêmement mauvaises à destination de Telergma ". " Papa-Bravo, suis au courant, vais essayer par vallée. J'ai mission urgente "." Bien compris Papa-Bravo, vous pouvez décoller immédiatement, le Front Froid va aborder votre route 11 h 30 : Je viens de décoller et tout de suite la pluie forte ricoche sur mon appareil avec un bruit mat. Je suis à 700 mètres et continue de prendre de l'altitude pour tenter de monter plus haut que les montagnes, J'arrête de monter en faisant prendre à mon Piper le vol en palier. Je distingue très vaguement le village d'El Arrouche, ce qui me prouve que mon cap peut rester le même. Ce sacré vent était presque de face et me fait perdre bon nombre de kilomètres, mais ne traîne pas mon avion hors du chemin que j'essaie de suivre. Ma radio, que j'ai branchée sur la fréquence 119-7, ne me permet d'entendre, contrairement à l'habitude, qu'un concert de fracas, du fait de l'orage. L'inquiétude me gagne et je sens de petites gouttes de sueur perlera mes tempes, car le retour sur Philippeville n'est plus guère possible. Les nuages derrière moi accrochent le sol et mon avion ne se plaît pas dans la mélasse. Je n'ai donc plus maintenant qu'à essayer de passer ou trouver un terrain qui ne soit pas encore dans la crasse. Le sol ne m'apparaît plus que par intervalles, et je dis à mon passager de serrer ses sangles car nous sommes sérieusement tabassés. Je tente de contacter Telergma à travers les hoquets de ma radio, car je m'estime à hauteur du Djebel Chekabae pense pouvoir être reçu par eux : " Telergma. Approche de Piper Papa-Bravo, comment me recevez vous, vous répondez ? " Seuls, me répondent des craquements que je trouve de plus en plus sinistres et la pluie résonne très violemment sur les ailes. Le lieutenant derrière moi me tape sur l'épaule, me faisant signe qu'il veut me parler Je soulève un écouteur et lui demande d'être rapide car j'ai déjà du mal à tenir la route. " Ma mission est urgente, mais si vous estimez le risque trop grand retournez sur Philippeville ". " La route, derrière nous, pour un retour n'est plus pensable. Jf pense que nous sommes à la hauteur de l'oued Altsmaria, et j'essaie df prendre un contact radio ", lui répondis-je. " Telergma Air Port, de Piper Papa-Bravo, me recevez-vous ?". Le radio, muette jusqu'alors, me répond, bien que je ne puisse comprendre ce que l'on me dit, le seul fait d'entendre une voix venant du sol me rêne tout mon boost." Telergma approche de Papa-Bravo. Je m'estime à une trentain< de kilomètres à l'ouest de votre terrain. Indiquez-moi position exacte ei cap pour vous rejoindre "." Papa-Bravo, émettez pour relèvement "." Telergma de Papa-Bravo, venant de Philippeville à destination de votre terrain, m'estime à 600 mètres du sol, suis au cap 167 ; comment me recevez-vous ? Répondez ! ". Une voix forte me parvint. Elle me faisait mal aux oreilles. " Papa-Bravo de Telergma, vous estimons à 20 kilomètres à l'ouest de notre terrain. Vous pouvez commencer votre descente, au cap 150. Rappelez dans trois minutes ".Tout d'un coup m'apparaît à travers cette pluie serrée, la piste principale de Telergma et en même temps je reçois :" Papa-Bravo de Telergma vous estimons à 3 nautiques au nord-ouest de notre terrain. Vous pouvez quitter notre fréquence et contacter la tour ". " Telergma de Papa-Bravo, en vue de votre terrain. Bien compris, merci ". Et sitôt coupée ma liaison avec le " gonio ", je contacte la tour afin de savoir les consignes d'atterrissage ; elle me répond : " Piper Papa-Bravo de Telergma Air Port, posez-vous sur la 210, arrêtez-vous en bordure de piste, face au vent. il est de force 40 nœuds par rafales et risque de vous faire capoter. Pour couper votre moteur, attendez venue du tracteur nécessaire qui vous remorquera jusqu'au parking ".Par beau temps, le Piper se pose déjà très lentement, à l'aide de ses deux crans de volets, mais aujourd'hui, avec ce vent, je me garde bien de les sortir et 150 mètres de terrain me suffisent pour que mon taxi s'arrête sans que mes pieds aient effleurés les freins. Ils sont d'ailleurs trop occupés à tenir l'avion face au vent à l'aide du palonnier.Arrêté au bord de piste, les pieds sur les freins et manche au ventre, je vois arriver un camion-grue qui me prend en remorque, tandis qu'une personne de chaque côté s'accroche aux ailes de l'appareil pour l'empêcher de se retourner. Arrivés au parking, il faut un arrimage sérieux pour lui ôter toute idée de fugue que lui soufflerait le vent. J'ouvre la verrière pour mettre pied au sol, elle m'est arrachée des mains et bat furieusement contre le fuselage. Mon passager et moi nous descendons rapidement et la refermons avant que la toile ne soit déchirée. Nous nous hâtons vers le contrôle pour fuir cette pluie qui nous inonde. " Vous n'auriez jamais dû décoller par ce temps, me dit-on au contrôle. Théoriquement, on devait vous refuser l'atterrissage sur ce terrain, on ne l'a pas fait parce que la météo est aussi mauvaise sur un grand rayon et nous avons les meilleures pistes pour ce genre d'atterrissage ".Je me dirigeai vers les hangars pour aider les mécaniciens à ranger l'avion. Après quoi, je pris la direction du restaurant des compagnies de l'aérogare. Après avoir bu plusieurs cafés pour combattre l'abattement qui suit toujours une grande tension, je retournai au hangar pour voir si le plein d'essence était fait. 11 faut garder la possibilité de faire un décollage immédiat au cas où il m'arriverait une mission urgence à remplir. Mais la météo reste toujours aussi mauvaise ; le Piper sur lequel je vole aujourd'hui n'est vraiment pas un avion fait pour résister à ces coups de chien. Je prends donc place dans une jeep qui part sur Constantine. CONSTANTINE - FILM - RÉFLEXIONS J'arrivai à Constantine une demi-heure plus tard. Un film de cow-boys dans lequel Garry Cooper, comme d'habitude, tenait la place du héros, m'aida à tuer le temps. Le cinéma, comme de coutume, pour ce genre de film, regorgeait de yaouleds qui, toutes les fois que les cow-boys faisaient usage de leurs armes, manifestaient bruyamment, convaincus de voir l'image de leurs frères dans le maquis. Leur montrer la différence qui existe entre ces images et la vraie façon d'exister d'une bande dans les maquis calmerait une bonne partie de ces yaouleds (enfants), mais ils sont loin de savoir la vérité.Sur le plan militaire, cette guerre d'Algérie peut être rapidement réglée, maintenant de façon correcte. Les Fellaghas décrochent de plus en plus rapidement. Dans les accrochages, nous sentons qu'ils n'ont plus le feu sacré qu'ils avaient au départ. Ils se battent quand ils sont complètement cernés et qu'il ne leur reste plus aucun moyen de fuite. La fouille doit être faite très minutieusement. Si l'être au sol de chez nous ne le situe pas, exactement, sans leur laisser aucune chance de fuite, passe simplement à côté, ils se garderont bien de tirer pour ne pas se dévoiler et sitôt le danger passé, prendront la fuite.
Le film se termine, je m'en aperçus aux claquements que font les sièges libérés de leurs occupants. Mes yeux, certes, ont regardé le film mais mon esprit se débattait dans des questions plus actuelles que " LA Conquête de l'Ouest ".Bien qu'il soit huit heures, il fait encore grand jour. Le ciel maintenant est nettoyé de toutes ses souillures et malgré l'heure tardive reste très lumineux. Je ressens, au sortir de la salle de cinéma climatisée, la chaleur du jour. Elle m'est encore plus sensible par comparaison.
Tandis que j'attends le car pour remonter à Telergma le chef d'escale d'Air Algérie me reconnaît et m'emmène. Je lui dois d'arriver pour un briefing. Bien que n'opérant pas dans ces régions, je vais l'écouter car les méthodes des Fellaghas pour se planquer se ressemblent beaucoup, quelles que soient les régions. LE BRIEFING - RÉFLEXIONSLa conclusion à tirer de ce " Briefing " était que l'observation à basse altitude restait efficace, car elle permettait d'arriver à l'improviste et de surprendre les Fels.(rebelles) Le chant du moteur, répercuté d'une colline à l'autre, ne leur indiquait pas la position exacte de l'avion. Or, nous formions l'aviation d'observation. Dans le Larousse, on donne comme définition de ce verbe " observer " : considérer avec attention, étudier. C'est un peu ce que nous avions appris à l'époque de notre entraînement. Notre mission, dans ce jeu de cache-cache, c'est de débusquer l'ennemi. L'équipe formée par l'observateur et le pilote doit être particulièrement soudée pour réagir avec la promptitude et en même temps le soin indispensables pour aider efficacement l'être au sol... Le pilote doit trouver les meilleures positions possibles... pour permettre à l'observateur de lire, de découvrir ce qui se cache au sol. Parfois, les Fellaghas prenaient l'aspect d'honnêtes Fellahs, flânant sans but précis : ils laissaient passer l'avion sans même lever la tête. Il fallait l'œil exercé de nos observateurs pour arriver à découvrir un aspect inhabituel, une tenue se rapprochant plus de celle d'un HLL (hors la loi)que d'un brave laboureur. D'ailleurs les renseignements obtenus, lors d'interrogatoires de prisonniers, avaient fait apparaître qu'ils travaillaient au maximum la question du camouflage. Ainsi, dès que l'on voyait un ou deux êtres au sol, la position était signalée ainsi que son évolution. Nos passages répétés finissaient par leur user les nerfs, où ils détalaient, ou ils sortaient leurs armes. Enfin, devant le ratissage de nos compagnies, ils finissaient bien par prendre une attitude qui les découvrait. Je me souvenais des conseils que m'avait donnés le lieutenant d'Arnaudy, au cours d'une de mes premières expériences opérationnelles. Il voulait me faire entendre que pour un observateur, la vision du sol était plus nette et plus profonde, faite en haute altitude, qu'en rase-mottes. Malgré ces conseils, je pensais que l'observation à basse altitude était la plus efficace. Evidemment, restait cette difficulté : maintenir la vitesse de vol que nous devons toujours garder pour ne pas risquer une perte de vitesse près du sol, qui aurait de fortes chances de ne pas pardonner VOL SUR TEBESSA : Je me rends au contrôle, j'y trouve un ordre me disant de décoller demain matin sur Tebessa pour aller chercher un sous-officier que je dois ramener à Djidejeli, il m'est laissé toute liberté de ne pas décoller si la météo se montre aussi mauvaise qu'aujourd'hui. Après un rapide dîner, je me dirige vers la chambre qui m'est affectée pour la nuit. J'y trouve une lourde odeur de peinture moisie. J'ouvre grand la fenêtre pour faire pénétrer l'air de l'extérieur. Bien qu'il ne soit pas beaucoup plus frais, comparé à celui de cette chambre qui est lourd et vicié, il me paraît un souffle délicieux. Je renonce à me glisser sous le drap car, lui aussi, porte le poids de cette humidité stagnante d'aujourd'hui . Conséquence désagréable j'ai bien mal dormi. A six heures, je suis tiré d'un sommeil qui m'est arrivé fort tard. La douche glacée m'est d'une grande aide pour bien me réveiller. Je me rends au contrôle afin de savoir si ma mission pour ce matin n'a pas changé dans la nuit et je passe à la météo. Un chaud soleil inonde Telergma. Aussi loin que la ligne d'horizon je ne distingue pas l'ombre d'un cumulus. Pas en forme à cause du peu de sommeil que j'ai trouvé cette nuit, je m'aperçois que j'ai oublié mes lunettes de soleil qui vont bien me manquer aujourd'hui. Voler sans lunettes avec cette luminosité !Les mécaniciens ont sortit le Papa-Bravo et fait chauffer le moteur. Je m'y installe et range mes cartes. Elles commencent à être fort culottées et à prendre une belle patine. A l'entrée de la piste, je prends contact avec la tour de Telergma. J'ai l'autorisation de décoller, personne dans le circuit. Sitôt sur la piste, je mets la gomme et j'ai toutes les peines à empêcher mon taxi de se mettre le nez par terre. Décidément, rien ne va! Je corrige le correcteur altimétrique en me traitant de tous les noms pour un aussi fâcheux oubli. Pour apaiser ma colère, je me dis qu'au fond je n'y suis, sans doute, pour rien et que ce doit être l'œuvre d'un de ces rampants qui tournent sur les terrains et ne servent qu'à embêter tous ceux qui y servent à quelque chose. J'aperçois Kenchala à moitié du parcours. Cela me prouve que je ne tiens pas ma route exacte: dérive vers le Sud. Je corrige mon cap en conséquence et commence peu après à me mettre en descente, car Tebessa ne se trouve plus qu'à une vingtaine de minutes de vol. J'en aperçois bien vite la piste foncée d'atterrissage qui tranche au milieu de ce paysage assez jaune. La tour me donne l'autorisation de faire une approche directe. Je me pose juste avant une Caravelle d'Air Algérie. Descendu au parking, j'y rencontre le lieutenant que je dois transporter à Djidjelli. Il me demande d'emmener une valise de grande taille qui ne trouvera jamais place dans cet avion. Je lui propose d'en embarquer le contenu en remplissant tous les espaces libres, mais pour le colis entier lui-même, c'est impossible : il n'entre pas dans la cabine pour la simple raison qu'il fait 50 centimètres de plus. Si par chance nous arrivions à lui faire prendre place, mon passager arriverait à Djidjelli avec un bon torticolis, le colis aurait pesé sur sa tête durant tout le voyage. Mon passager est inséparable de son bagage. Découragé par mes explications, il décide de profiter du prochain convoi qui le fera arrivera destination plus tard, mais sans se séparer de rien... Et moi, j'en suis pour mon déplacement. Pour que le vol sur Tebessa ne soit pas inutile, je passe au contrôle militaire signaler que l'officier pour lequel j'étais venu ne partira pas avec moi, et je demande qu'on me fasse connaître les éventuelles missions de retour en provenance de Tebessa. Au restaurant de l'aérogare, je retrouve l'équipage d'Air Algérie. Je leur dois de savoir que s'il faut chercher les Fellaghas dans le Djebel, les terroristes dans les villes s'installent, chaque jour, un peu mieux. Ils sont souvent composés d'hommes ayant fait leur service militaire, certains même depuis peu. Les forces UT* se rendent utiles, car même si elles ne découvrent pas les terroristes, elles les empêchent souvent d'accomplir leur œuvre de destruction quotidienne. Tandis que je regarde la Caravelle rouler sur la piste, un soldat arrive essoufflé et me dit de me rendre au bureau d'information. Là, on m'apprend que je dois rejoindre Alger pour y prendre un passager et le transporter, ce soir même, à Batna. Il est donc dit que j'irai à Batna, mais à la suite d'un crochet par Alger, cela va être bien juste. Nous sommes en début d'après-midi. La fin du vol ne risque-t-elle pas d'être un vol de nuit ? Et mon appareil n'est pas équipé pour. UT - Unité Territoriale organisée pour la garde des édifices publics et le maintien de l'ordre. Collectif GUELMA-France avec l'aimable autorisation de Jean Marc LAVIE 20/10/05 POUR L HONNEUR , récit de Jean Marc LAVIE L 'Histoire de ce crash opérationnel aurait dû être une fin. Ce fut le terme de mon existence de pilote de guerre et le début d'une autre, celle d'un homme qui, "en pleine forme physique" se retrouve, après ces quelques secondes qu'aura duré le crash, avec un nouveau corps démoli, puis refabriqué par les médecins et... un nouvel esprit; un homme dont les anciennes pensées ont été lavées par le feu. Mais n'anticipons pas. Une année auparavant, j'avais résilié mon sursis et reçu une feuille de route qui me fit prendre la direction de Nancy. J'étais affecté à la base école de l'aviation légère de l'armée de terre, bien que je ne fusse qu'un appelé. Il est vrai que cet appelé avait déjà effectué deux mille quatre cents heures de vol dans cette Algérie où se déplacer en voiture était très risqué ( nous vivions le terrorisme) Et maintenant allait commencer l'entraînement en vol sur les avions Piper, armés de cent cinquante chevaux. Entre les deux, nous profitions de trois jours de permission. Je savais que le colonel Bigeard se trouvait à Toul. Je l'avais bien connu, ce grand guerrier, et l'avais beaucoup admiré à l'époque où il se trouvait basé dans la ville de Bône. Tous les matins, il faisait sa gymnastique pour conserver sa pleine forme. Il passait le long des quais. Un matin, deux "bandits" l'attendirent pour essayer de le tuer. Dès qu'ils le virent, l'un d'eux tira et le toucha à l'épaule. Projeté au sol par la force de l'impact, il eut le courage, tenant de l'autre main le bras blessé, de se précipiter sur les assassins. Et ceux-ci, voyant cette grande et légendaire carcasse se précipiter vers eux, bien qu'il soit touché et n'ait aucune arme, n'eurent pas le courage de l'achever; pris de panique, ils s'enfuirent. Je lui téléphonai pour me faire reconnaître, et il vint me chercher jusqu'au poste de la caserne, où je l'attendais. Je reconnus de suite son pas élastique, quand il descendit de voiture. Cette permission fut formidable. Je fus reçu maternellement par Madame Bigeard, qui savait bien qu'un soldat a faim, et s'employa à me gâter ! Avec sa fille, France, je fus admis aux séances matinales d'entraînement sportif, puis j'appris à attraper les poissons à la main dans les rochers de la Moselle. Le Colonel mettait la main dans un trou et attrapait les carpes qui venaient se frotter contre elle. Pour y parvenir, il fallait d'abord choisir le bon trou, ensuite tenir sa main immobile aussi longtemps que nécessaire, et vite la fermer si l'on sentait le frôlement du poisson.Après nous être régalés de la pêche, chacun fit honneur à la charcuterie du pays. La soirée se déroulait et, dans l'ombre, le visage de Bigeard me ramena, encore une fois, en Algérie.Là-bas, j'avais eu la chance d'être admis dans une section du régiment du 3" RCP que Bigeard commandait. J'admirais beaucoup cette unité, combien valable. On m'avait accepté à la 3" Ci", commandée par le capitaine Chabanne, pour une opération militaire, bien que je fusse encore civil à l'époque.Je partis donc de Bône à destination de La Calle, où se trouvait basé ce régiment. Je n'avais que mon courage et une mitraillette, le reste de l'équipement me fut prêté remis par un vieil adjudant-chef nommé Blavier. C'était un vIeux de la vieille qui avait ramassé un nombre impressionnant de décorations. Avec sa tête de brute, il faisait son possible pourêtre gentil avec moi et pour me mettre progressivement, dans l'ambiance de la guérilla. Je le gratifiai du surnom de grand-père. Il en eut les larmes aux yeux ce dont il se défendit en jurant comme un sourd. Mais le surnom lui resta dans sa compagnie jusqu'à sa mort deux ans plus tard alors que ce régiment se trouvait en opération dans le Sud Algérien.Le premier jour, transport en camion jusqu'à une place du Djebel Debar. Les camions regagnèrent, alors la plaine et la marche à pied commença, d'abord sur un chemin, ensuite dans la montagne. Durant une halte, au cours de laquelle le capitaine Chabanne prit contact avec "Bruno" Bigeard, je sortis ma gourde de son étui et j'allais boire, le grand-père m'en empêcha. Si je Commençais déjà, j'aurais de plus en plus soif et de plus en plus de mal à crapahuter.
Le premier jour se passa de la sorte : prendre position, démarrer, marcher quatre minutes, arrêt, nouveau départ. Plus personne ne parlait, articuler une syllabe coûtait de la salive et chacun la gardait soigneusement. On n'entendait d'autre bruit que celui des souliers, d'autre son que les cinq lettres quand l'un de nous marchant tête baissée heurtait un camarade qui s'était immobilisé. Enfin, nous arrivâmes à la hauteur du point de bouclage, chacun prit sa position de combat. Les points présumés de fuite fellagha furent barrés par les mitrailleuses de 30. Comme nous arrivions à cette hauteur, où le Colonel Bigeard se trouvait déjà, que j'avançais fourbu, le nez au sol et la casquette enfoncée, j'entendis une exclamation et cette question: "Qui est-ce qui avance en comptant les cailloux '?" Je levais le nez et vis Bruno qui observait notre installation. Quand il me reconnut, il se mit à rire me secoua en me donnant un coup sur l'épaule qui justement, faillit m'envoyer embrasser les cailloux. Et c'était ce même homme que je voyais, ce soir, chez lui. Tout comme un autre, il savait profiter d'une soirée paisible en famille, et jouir de la vie quotidienne... et pourtant, celui que j'avais connu en Algérie ne cessait de s'exposer en donnant l'exemple. Je continuais à penser à mon crapahutage sous ses ordres. Après cette marche si dure, ce fut enfin l'arrêt. L'emplacement pris, la nuit survint. Je ne faisais pas partie des patrouilles de nuit et restais avec le grand-père adjudant, qui me montra la façon de s'installer pour ne pas crever de froid vers minuit. Je m'endormis comme dans unpalace. A cinq heures du matin, de l'eau noire arriva, baptisée café : comme elle était bonne! Dès que le jour se leva un peu, un avion de L'A. L.A. T. arriva et prit contact.Je restai en position de bouclage. L'unité du capitaine Chabanne commença le ratissage jusqu'à 10 heures, aucun accrochage n'eut lieu, puis tout d'un coup le claquement sec d'une rafale survint. Au son, je me rendis compte qu'il s'agissait d'une mitrailleuse -sans doute une mitrailleuse allemande de la dernière guerre que des amis de la France avaient plus données que vendues aux terroristes. L'avion mouchard permit de la situer et pendant que des hommes attiraient son attention, d'autres la prirent à rebrousse-poil et la réduisirent au silence. L'arrivée d'une alouette avec des civières m'indiqua qu'elle nous avait cassé du monde. Alors que la section de bouclage n'était plus très loin de nous, un bruit suspect de pas me tendit, prêt à tirer, Une forme noirâtre s'élançait sur moi et je l'arrosai des 22 balles de mon chargeur. Alors, j'entendis l'exclamation du grand-père qui se moquait de moi en disant :"Merde alors, heureusement que mes vingt ans d'opérations militaires m'ont appris à faire la cuisine parce que Jean-Marc vient de nous abattre un sanglier terroriste".Ce fut mon premier exploit de guerrier. Et le soir, quand l'animal fut cuit et partagé, j'appris ce que c'était que la véritable amitié entre des hommes courant les mêmes risques. Ils ne me firent pas de grands discours élogieux sur mon obstination à ne pas avoir le derrière dans un siège d'hélicoptère, comme on m'avait dit que je terminerais l'opération, mais tout simplement: "mon vieux, pour un gars habitué à avaler les kilomètres à l'aide d'un moteur d'avion, chapeau de nous avoir suivis jusqu'ici". Bien sûr, ils ne me firent pas remarquer que je ne portais plus mon sac, que le colonel avait bien ri en voyant un de ses hommes avancer en comptant les cailloux.A part les hommes de veille, le reste s'installa pour prendre quelques heures de repos. Je me retrouvai moins crevé que la nuit précédente. Mon rude sac de couchage me parut encore délicieux. Et je sais qu'à ce moment, comme au cours de cette soirée, je me faisais du souci en pensant qu'un jour l'Algérie risquait de ne plus être française. J'avais allumé une cigarette et je pensais... Je me rendais compte, maintenant, de ce que pouvaient certaines troupes. Je savais qu'elle peuvent ratisser un terrain sans y laisser de suspects. Cette guérillademandait une grande connaissance des hommes, au moins autant que celui du maniement des armes, et il fallait connaître leurs possibilités. Arriver à faire dire aux habitants d'une mechta où étaient cachées les armes et reconnaître parmi ses habitants le terroriste du paisible laboureur. Audépart, ils avaient le même faciès, la même gandoura, la même façon de dire qu'ils avaient renvoyé les fellaghas parce qu'ils représentaient des bouches à nourrir et qu'ils avaient juste assez de blé et de bétail pour eux-mêmes. Il fallait des heures de patient interrogatoire pour arriver à deviner quel était celui qui se cachait parmi eux. Les fellahs bien souvent auraient volontiers parlé, mais ils savaient qu'une fois les troupes françaises parties, la mechta qui les avaient renseignés serait brûlée par de nouveaux terroristes, que les femmes seraient violées et transformées en porteuses, que les hommes seraient émasculés et égorgés. Pour gagner la partie, il fallait montrer que nous étions les plus forts. Mais les fellaghas étaient les maîtres six heures sur vingt-quatre. N'auraient-ils pu agir qu'une heure par jour, cela aurait suffi pour effrayer la population : quarante secondes suffisent pour égorger un homme. De telles horreurs étaient-elles possibles .? Je pensais alors à notre moulin; chaque fois que nous faisions un couscous, nos ouvriers musulmans étaient là, joyeux. Ils criaient "Vive la France, vive M. Lavie". Sans aucun doute, à ce moment, ils exprimaient une très sincère amitié pour nous et pour la France que nous représentions. Mais, quand ils rentreront chez eux et qu'ils y trouveront le chef fellaga, quel sera leur langage ? Ils diront que le Français est la dernière race après les crapauds. A quel moment disent-ils ce qu'ils pensent ? Il semble que l'homme de ce pays, de cette terre de passage, terre qu'il n'a jamais pu faire sienne, ne puisse exprimer une pensée sienne. On a le sentiment qu'il peut aimer ou détester la même idée, la même personne, dans un temps extrêmement court. Et puis, il est surtout fataliste et subit, avec lassitude, la loi du plus fort. S'il lui survient un fâcheux évènement qu'il aurait pu éviter, il ne s'en formalise pas et dit: "Mektoub, Rabbi Kbir" (c'est le destin Dieu est grand). Brusquement, la chanson rapide et courte d'une arme automatique se fit à nouveau entendre. Deux éclaireurs de pointe s'écroulèrent. L'un resta complètement inerte, l'autre rampa jusque vers un fossé et disparut. Ainsi, ils s'étaient retranchés dans la grotte. L'objectif fut indiqué aux avions d'alerte qui attendaient à cinq minutes. U n L.19 de reconnaissance de l' A. L.A. T. fit un passage très bas, et dans l'axe de la grotte, pour bien marquer l'objectif à l'aide d'une grenade fumigène, il se fit arroser, sans être touché, et dégagea par un virage ascendant très serré. La chasse suivit et, au moyen des roquettes, arrosa rentrée de la grotte; les lieux se trouvaient encore noyés dans la fumée de l'explosion que déjà les hommes de la troisièmecompagnie, avec le capitaine Chabanne, se trouvaient à rentrée. Son nettoyage permit de mettre la main sur une cache d'armes et de provisions. Toujours décontracté, le grand-père adjudant, responsable des cuisines, fit bonne provision de tout ce qui se mangeait. Plusieurs deuxièmes classes repartirent avec un sac un peu plus lourd, maudissant certainement les kilos supplémentaires qu'ils avaient sur le dos. Je venais de vivre mon baptême du feu. Pour la première fois, j'avais pris part à la vit: des combattants, vie toute mêlée de moments dramatiques, d'épisodes comiques... Je regardais de nouveau celui qui, de longue date lui, connaissait cette existence. Interrompant mes souvenirs, je me retrouvais à Toul, en permission de 24 heures chez ce même Bigeard. "Pour l'instant, mon colonel, il faut que je regagne la caserne militaire, si je ne veux pas que l'adjudant-chef Richard m'avertisse avec une séance de Pelote que l'heure du retour à la caserne est implacable". Il me raccompagna jusqu'à la porte de la base d'Essey-Ies-Nancy. Tout le monde militaire et civil connaissait ce grand colonel et une fois de plus son accolade me rendit très fier. D'un air détaché, je dis à l'adjudant du poste de Police "vous savez, en famille, on s'embrasse toujours". L'entraînement au sol était fini et tous les jours se passaient sur le terrain d'aviation d'Essey-lès-nancy. Je me retrouvais dans mon élément. 301005 Crash raconté Par le lieutenant T. Heitz Dernier chapitre Le réveil est pénible à l'aube de cette journée qui s'annonce dure car la division renforcée des membres de secteur ratisse inlassablement les Aurès pour retrouver les H.L.L. et venger nos camarades tombés dans les combats meurtriers des gorges d'El Kantara. Il ne fait pas très chaud à l'aube, mais, dès que le soleil se lève, la chaleur devient écrasante. Malgré les vitres de côté levées, on a l'impression d'être à l'intérieur d'un four de boulanger et l'on vole pendant des heures, aspirant à un peu d'ombre, pour essayer de trouver un peu de repos, car nous sommes très fatigués. La fatigue du peloton est sensible, même pour les mécanos qui passent leurs nuits entières à la mise au point des appareils. C'est que le "patron" impose le potentiel au maximum et il ne peut que s'accroître en raison des conditions de travail qui nous attendent. Encore aujourd'hui, trois avions d'emblée vont prendre l'air, chacun à la disposition de Soleil dans des secteurs limitrophes. Pastaga vert (Heitz, qui fut avant parachutiste) est, aujourd'hui encore, à la disposition de son ancien patron (passionnant). Observateur aérien, détaché auprès du peloton A.L.A.T de la Division, il fait partie, depuis cinq ans, de celle-ci, affecté au R.C. P. comme lieutenant. Il aime travailler avec les hommes de cette division, car à l'énoncé de l'indicatif, il voit un visage ami, à côté duquel il a combattu, ce qui a permis de s'apprécier, et avec lequel, juste retour des choses, il a des souvenirs communs de dégagements, juste compensation de la vie dure et sauvage qu'ils mènent. Maintenant qu'il évolue dans la troisième dimension, pour les aider au cours des crapahutages interminables, Pastaga vert se sent dans un chaud contact fraternel avec l'être au sol de son peloton et peine moralement avec eux lorsque le terrain est particulièrement pénible. Pastaga vert, nanti de ses cartes, la carabine sur l'épaule, se dirige, en compagnie de ses quatre .camarades observateurs, vers le Cesna L 19 où il embarque pour ce vol. Le pilote M DL La vie, est déjà à son poste. Il a le sourire aux lèvres et crie : "Paré ". Il connaît la mission d'aujourd'hui, sait qu'elle sera longue et fatigante et que, ce soir, il ne sera guère nécessaire de le bercer pour qu'il trouve le sommeil, mais il est là, ce jeune appelé, toujours prêt à prendre des risques pour permettre de préciser à des camarades au sol, la position de l'adversaire sans pitié qui mène sa guérilla avec une sauvagerie que seule cette race peut connaître dans l'exaltation. Le M.D.L Lavie, (maréchal des logis), est conscient de l'importance et de l'utilité de sa mission . Point fixe en haut de la piste, il est l'heure. Nous décollons de l'aérodrome de Batna et survolons cette ville qui commence paresseusement à s'éveiller. Au centre de la ville, une patrouille de tirailleurs 7 BTA assure la sécurité, le colonel est un Algérien. D'un coup d'aile, nous survolons la première chaîne du massif des Aurès, à notre gauche, majestueux, le Djebel Chelia, dont les sommets sont encore couverts de neige. A chaque décollage, on ne peut s'arracher à ce merveilleux et grandiose spectacle des contreforts de l'Atlas avec, pour décor de fond, ce Sahara immense que l'on devine dans le lointain. Les six avions du peloton sont en l'air, suivis par 4 alouettes II et les pilotes s'entraînent au vol de groupe. Voici la bande de terrain aménagée de Bouzina, entourée d'une multitude de camions Simca pour le transport des unités. Ils sont parqués sans ordre. C'est une base arrière opérationnelle où tout le personnel s'affaire pour préparer le ravitaillement par hélicoptère des camarades qui sont dans la nature. Trois appareils vont atterrir pour attendre en Stand By la prochaine relève. Les Alouettes se dirigent sur le PC. OPS divisionnaire où ils seront employés selon les besoins. Pastaga vert fait partie des trois autres appareils qui rejoignent directement leurs zones de surveillance. Quelques petits carrés sur la carte, mais, sur le terrain, quels chaos à fouiller d'un œil perçant! Même en cette région quasi désertique, selon la position du versant, le Fellagha sait se fondre littéralement dans le paysage et il faut rechercher le moindre indice insolite qui pourrait révéler la présence ou le passage d'un individu. Travail monotone et fatigant, qui demande une attention soutenue de la vue, torturée par l'aveuglement de la réverbération du soleil sur ce paysage terne et déchiqueté. Au peloton, depuis quelques temps, la fatigue se faisait ressentir, les effectifs se sont amenuisés. Les pilotes sont fatigués, pourtant ils sont au complet. Il n'en va pas de même pour les observateurs. Pour assurer la relève, si elle est demandée, et vu la mission générale de la Division elle le sera, nous devons décrocher à tour de rôle, pendant qu'un camarade de la Division assume la relève en l'air pendant notre absence. Dix minutes de vol pour rejoindre le terrain de Bouzina, changer d'appareil puis re-décoller et rejoindre sa zone de surveillance. Le temps s'écoule vite à fouiller le fond des oueds encaissés où la chaleur commence à se faire cruellement sentir, mais le L 19 est un bon appareil, confortable, adapté à ce travail. Nous sommes là, vigilants au dessus de l'être au sol, prêts à foncer pour ces camarades aux bérets rouges avec qui, il n'y a pas si longtemps, je crapahutais de concert. Cette formule d'officier observateur détaché est excellente, car cet officier connaît, pour les avoir vécus, les difficultés rencontrées au sol. Tout absorbé à scruter le sol, Pastaga vert ne se rend pas compte de l'écoulement du temps et son pilote l'avertit qu'il est temps de demander la relève car le pétrole diminue. Nous sommes encore loin du compte, mais le patron nous a imposé un horaire pour ménager le pilote. Cette mission a été sans histoire : rien, ni au sol, ni au ciel, retour rapide à Bouzina. Pastaga vert prend le temps de passera la salle O.P.S du peloton. C'est là un nom bien pompeux pour ce qui est en réalité une tente 56-2, une grande table métallique, des cartes épinglées à même la toile de la tente, des postes téléphoniques de chaque côté du planton, assis torse nu devant un roman policier. L'action du roman Se passe dans un pays nordique où l'on voit rarement le soleil. Notre planton est un adepte à sa manière de la méthode Coué, car dans cette tente il fait une chaleur torride. Le poste radio en écoute permanente avec les amplificateurs qui permettent à tout le personnel de suivre le déroulement des opérations, simplifie beaucoup la passation des consignes au cours des relèves. P. V. s ' assoit lourdement sur le tabouret métallique libre et commande aussitôt une bière, car tel est le but de sa visite. La première est bue goulûment, la seconde, tout en grillant une Gauloise, est appréciée en gourmet. Comme c'est bon! C'est notre seul luxe ici, mais bien appréciable, quand on pense aux camarades qui crapahutent avec de l'eau tiède, sinon chaude, dans leurs bidons. Un coup d'œil au tableau de vol. C'est le B.P.L qui part avec, toujours comme pilote J.M. Lavie. Pour l'instant, il dort à poings fermés dans un coin de la pièce. P.V. le réveille et il part immédiatement préparer son appareil pour le décollage. P.V., tout en réfléchissant au prochain vol, admire sa jeunesse qui lui permet de dormir dans cette atmosphère qui prélude à l'enfer où nous nous retrouverons sûrement tous. C'est un jeune Pied Noir originaire de Bône, ce qui explique son accoutumance à la chaleur, très sympathique, toujours prêt à la blague, mais fin pilote. C'est le plus jeune de l'équipe, il n'est O.P.S. que depuis deux mois. Il ne nous est arrivé que depuis quelques mois de l'A. L.A.T. de Nancy où il s'est perfectionné pour ce pilotage délicat que nous demandons en opération. Il a déjà un très joli palmarès d'heures de vol dans le civil et connaît très bien la région dont il est originaire. Nous prenons l'air pour notre zone de surveillance qui s'est légèrement déplacée vers l'est et nous commençons ce travail de ratissage rapide mais efficace. L'appareil monte et descend au gré du relief du sol. La température a augmenté, mais le temps est toujours calme sur la cuvette de Moudji où nous évoluons. C'est agréable de travailler dans ces conditions. Mais dans une heure, il n'en sera plus de même : la turbulence d'air chaud va secouer l'appareil. Pastaga vert est à la verticale de Passionnant Soleil. Il lui demande de surveiller en avant de la progression de son "enfant rouge" qui fouille en remontant un Thalweg profond aux pentes abruptes, dont l'oued à sec est parsemé de chênes rabougris au milieu d'éboulis plus ou moins importants. Des voltigeurs ont cru apercevoir des mouvements suspects. P.V. commence l'observation méticuleuse pour préciser cette observation qui peut être valable autant que négative. Les voltigeurs, en effet, depuis des jours et des jours, marchent d'une marche lente et précise, leur regard passe et repasse, ils peuvent être trompés par la tension nerveuse. Inlassablement, nous passons et repassons en prenant comme axe le lit de l'oued. Rien à signaler. Nous tournons en rond pour voir les blocs des rochers sur toutes leurs faces, mais nous sommes obligés de reprendre de l'altitude. Enfin, Jean-Marc croit apercevoir une djellaba brune. C'est assez loin des troupes, en remontant vers le col. Par l'arrière, j'observe les arbres dont le pied est à l'ombre. Ma position est plutôt inconfortable. Je dis à Jean-Marc de remettre la gomme pour repasser le col qui est juste au nord du sommet 1700 où est installé le P.C. des paras. Je rends compte à Soleil que je vais préciser mon observation et baliser la position afin que les éléments de "Bleu", plus près que "Rouge", puissent intervenir. Le col franchi, l'avion exécute un 180 degrés, puis revient à vitesse réduite. Presque en vol plané, à très basse altitude, nous commençons une descente en suivant le cours de l'oued. Nous sommes tendus. Pour nous n'existe plus que ce petit paquet de chênes squelettiques où nous sommes à peu près sûrs que se trouvent les Fels. Je me concentre pour tenter de les voir. Si c'est affirmatif, j'effectuerai le marquage à l'aide d'une grenade incendiaire. Le marquage est plus précis qu'avec les fumigènes car elle explose à l'impact alors que ceux-ci rebondissent parfois très loin sur ce sol tourmenté. Brusquement, alors que rien ne le laissait prévoir, nous sommes pris dans le piège d'un rabattant comme il en existe dans ces sacrés pays montagneux des régions chaudes. C'est la brutale impression de descendre en ascenseur. Très désagréable quand on est en vol à basse altitude car il n'y a plus que le sol pour arrêter l'avion, un sol particulièrement bouleversé qui n'a rien d'une piste de crash. Instinctivement, je tire brutalement sur les bretelles du harnais de sécurité que je porte toujours lâche sur mes épaules afin de pouvoir me pencher pour observer. Je suis cloué au dossier du siège. Dans la même fraction de seconde, Jean-Marc remet la gomme. On sent l'avion qui s'arrache en avant. Mais rien à faire pour reprendre de l'altitude. Nous sommes littéralement aspirés vers le sol. Nous naviguons maintenant au milieu des arbres dont déjà quelques branches fouettent les roues et les ailes de l'appareil. Une seconde, peut-être deux, de ce vol à quelques mètres du sol. Malgré le rugissement du moteur, l'appareil est toujours plaqué par le rabattant. Jean-Marc est devant moi, légèrement courbé sur ses commandes. J'ouvre la bouche pour lui parler d'un seul coup, un craquement sinistre. L'aile droite vient de heurter un chêne et s'arrache. L'appareil se couche sur le côté. Par un réflexe, je ferme les yeux. Un grand choc. Je rouvre les yeux. Nous sommes immobiles. Devant moi, un mur de feu. Je me sens sonné. Je gueule " Jean-Marc " tout en commençant à déboucler mon harnais de sécurité qui a heureusement tenu le coup. Jean-Marc est au milieu des flammes et ne répond pas. Le casier blindé contenant les grenades à phosphore est vide. Les grenades ont été projetées au fond de l'appareil, tout près du feu qui gronde. J'ai peur brusquement. Jusqu'à présent, je n'avais pas imaginé que cela puisse se terminer de cette manière. Le plexiglas arrière est déjà fendu. J'achève de le faire sauter et je me hisse hors de la carlingue. Ouf! Je passe sous la queue qui se dresse vers le ciel. Jean-Marc! L'appareil brûle comme un feu de la Saint-Jean. Je le contourne, vidé de toute force, je trébuche sur un rocher et tombe. Je ne sais pas comment je me relève. Me voilà devant l'appareil. Le moteur a été arraché par le choc et a basculé sur le côté droit, laissant un grand trou transformé en brasier. Jean-Marc est là, plié en deux, le torse et la tête écrasés sur les genoux, en plein milieu des flammes. Sans réfléchir, je me précipite pour le tirer de là. Je ne sens pas le feu et je ne sais pas comment je m'y prends, mais je parviens à le sortir de la fournaise. Je recule pour m'éloigner de l'appareil, tenant son corps serré contre ma poitrine, le soutenant tant bien que mal sous les aisselles. Ce putain de col de fourrure de la veste P.N. brûle comme s'il n'était pas ignifugé, imbibé d'essence. J'arrive à l'éteindre en le frottant de ma main libre. Je n'en peux plus. Nous sommes maintenant à une vingtaine de mètres de l'avion qui flambe furieusement. Je dépose Jean-Marc sur le sol. A la même seconde, le réservoir explose. L'onde de choc me précipite par terre, presque sur Jean-Marc. Je suis hébété lorsque je réalise que je ne vois plus de l'œil gauche. Heureusement, ce n'est que du sang qui me coule sur la figure. Je pense aux Fels qui sont dans le coin. J'arrive à me relever et regarde avec anxiété autour de moi. C'est alors que je vois débouler les paras qui ont suivi notre crash et se précipitent à notre secours. Sauvés! Brusquement, la tension nerveuse qui m'a soutenu depuis l'écrasement se dissipe. Un grand calme me gagne. Seulement maintenant, je sens la douleur. Une souffrance terrible. Ma main brûlée n'est plus qu'une douleur atroce. Ma tête carillonne de façon épouvantable. Sous ma combinaison déchirée et brûlée, mon corps saigne d'un peu partout. Mais les paras sont là. Un voltigeur me tend sa gourde à laquelle je bois goulûment. La faiblesse me prend et je suis incapable de rester debout. Deux paras m'aident à m'asseoir dans la caillasse. Un sous-lieutenant médecin arrive et m'examine rapidement. Pour moi, c'est O.K. Il s'occupe de Jean-Marc. Je reste assis, vidé, sans réaction, ne pensant plus à rien. Un hélicoptère se pose bientôt. Les paras m'installent à bord car je ne suis plus capable de me tenir debout, c'est l'adjudant-chef Paillard qui est aux commandes et qui me dirige aussitôt sur Batna. Il m'annonce que l'hélicoptère sanitaire équipé de panier arrive pour emporter Jean-Marc vers l'hôpital. Le lendemain, j'apprends que Jean-Marc a été transporté par avion à Alger. Ce que je ne sais pas, c'est qu'il en a pour des mois à lutter entre la vie et la mort et qu'il restera près de deux ans à l'hôpital
Nota : Au moment où l'appareil s'est écrasé, le lieutenant Heitz, en plus d'autres blessures moins graves, a été atteint d'une fracture du crâne... |